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artist : DOMINIQUE ANDRE

Release date : July 23, 2021
genres : ELECTRONIC 80 / LIBRARY / FIELDRECORDING
format : CD/LP/DIGITAL
reference : BB140

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BORN BAD SHOP

DOMINIQUE ANDRE – EVASION (SPACE ODDITIES Serie)

ENGLISH TEXT BELOW
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Tout un monde d’évasion

L’Amateur (celui qui fait de la peinture, de la musique, du sport, de la science, sans esprit de maîtrise ou de compétition), l’Amateur reconduit sa jouissance (qui aime et aime encore) ; ce n’est nullement un héros (de la création, de la performance) ; il s’installe gracieusement (pour rien) dans le signifiant : dans la matière immédiatement définitive de la musique, de la peinture, il est – il sera peut-être – l’artiste contre-bourgeois.
In Roland Barthes par Roland Barthes (1975)

Et voilà ce qui arrive parfois au mitan des années soixante-dix du siècle précédent. Dominique André est dans son appartement-studio, une chambre de bonne aménagée, avenue Junot à Paris. Devant son magnétophone à bande de marque Revox, deux pistes peuvent y être enregistrées séparément, est aligné un instrumentarium hétéroclite : un orgue pour enfant, une marmite, une guitare, une poêle à frire et divers autres objets du quotidien destinés à être frottés, entrechoqués, gentiment tabassés. Sur les flancs du dispositif, un piano droit, un tas de disques de bruitages cinématographiques et une platine vinyle attendent. Dominique André fait jouer vers la gauche un des potentiomètres de sa machine Revox, et voilà que la bande ralenti, que le continuum perd son flux, que l’on va à rebrousse-temps.

Il est à présent avec sa grand-mère Elvira. Sur les trottoirs du quartier de Montparnasse, elle presse le pas car elle est en retard. Un artiste italien de ses amis, Amadeo, l’attend pour poser. Il nous est impossible se savoir si Modigliani est de ces artistes qui se vexent et s’impatientent, ou si, en voyageur de son temps et de son espace, il sait les turpitudes de la vie moderne et comprend. Ce que nous savons en revanche, c’est que l’œuvre se fera, comme se feront celles d’Auguste Rodin avec le même modèle. Toujours dans le temps mais plus tard, il sera l’heure de retrouver Kiki dans la grande salle de la Coupole et d’y commander, qui une Suze avec deux glaçons, qui une limonade douceâtre. Peut-être Pablo, en un hasard chaque fois renouvelé, passera-t-il alors et nous narrera-t-il la fièvre de ses nouvelles conquêtes, certaines d’entre-elles seront à n’en pas douter picturales. Quelle excitation ! Quel bouillonnement artistique ! Mais de toute cette bohème, on ne peut avec certitude affirmer que le petit Dominique en ait sur le moment quelque chose à vraiment braire. Il lève les yeux au ciel, qui a été peint par son grand-père Pierre, et y retrouve, en muse, en nymphe, encore l’image de sa grand-mère, de sa mère. L’évasion n’est pas chose facile.

Il est possible que, sur les galets-caoutchouc usés du magnétophone, la bande patine, bourre, que les temporalités alors se mélangent, que les souvenirs s’agrègent en des possibles qui n’ont jamais vraiment été, mais la légende, même mâchouillée, même recrachée, vaut souvent plus, en imprimerie, que la réalité. Cela, nous le savons.

Toujours sous tension, la machine lit le passé, encore, et alors voici que Dominique est à présent étudiant à l’école des arts décoratifs de Paris. Son père y professe en tant que peintre-cartonnier, métier des tapisseries d’art dans lequel il est fort renommé. Le fiston s’y ennuie ferme et il quitte. Et c’est peut-être ici que l’on devrait situer le tournant décisif de la vie du jeune André, quand il décide de partir six mois en Camargue faire le gardian ; quand après sa journée de travail, il rejoint ses amis gitans rencontrés dans quelques tavernes interlopes ; quand sur la plage, autour d’un feu qui ne compense pas tout à fait la chaleur perdue du soleil couchant, Ricardo lui apprend les bases de la pratique guitaristique. Ricardo Baliardo se fera ensuite appeler Petites Mains d’Argent, aura carrière et renom dans le flamenco, mais cela, on ne pourrait dire si le Revox le sait car il ne le dit pas.

Ou bien faudrait-il penser que le tournant décisif dans la vie de Dominique André, ce sont ses premiers pas dans la fabrication de décors de cinéma. Il est alors stagiaire sur le tournage du film Le Tatoué, de Denys de la Patellière. Il y croise Louis de Funès, mais surtout Jean Gabin, alors au fait de sa gloire. Le scénario, équilibriste car écrit au jour le jour, prévoit que dans l’atelier d’un peintre de petite renommée, Gabin, ancien légionnaire, se fasse faire le portrait. La réalisation de cette parodie d’œuvre représentant l’illustre acteur revient à l’aspirant décorateur. Il s’y attèle avec sérieux et portraitise le vieux Jean tel qu’il le voit chaque jour. Mais voilà que l’homme a le coude leste et boit les siens. Ses fameux beaux yeux bleus en ont pris un coup et la cerne rougeoie, la sclérotique aussi. Dominique est anxieux, perplexe. Les affaires de représentation ne sont pas non plus choses faciles. Le dilemme est de ceux que l’on n’apprend pas à résoudre aux Beaux-Arts. Sur les conseils d’un collègue plus expérimenté, il opte pour le bleu de la jeunesse et de la fraicheur. Gabin, austère pacha au milieu de sa cour, est ravi, félicite personnellement l’artiste pour la ressemblance de l’ouvrage et l’adoube ainsi dans ce corps de métier. Le fait que l’intrigue du film porte sur la convoitise d’un tatouage réalisé par Modigliani que Gabin arbore dans le dos n’est que coquin de hasard et point nouveau dérapage de bande. Enfin, nous l’espérons.

Viendront ensuite, en une glorieuse carrière de chef-décorateur, les collaborations, parfois les amitiés, avec Claude Sautet, Pierre Granier-Deferre, Samuel Fuller, Georges Lautner, Adrzej Zulawski, Gérard Oury, Philippe de Brocca ou Francis Veber. Dominique est celui qui trouve des solutions, celui avec qui tout semble facile, celui qui s’adapte aux demandes les plus folles, aux contraintes les plus exigeantes. Parfois, les rapports de productions s’inversent et devant l’ingéniosité du décor, c’est le réalisateur qui s’adapte et y improvise une nouvelle mise en scène. Il est même relaté que l’homme travaillera pour le maître Sergio Leone sur des perspectives de Il était une fois en Amérique qui ne s’y trouvaient pas physiquement toutes. Tout ce petit monde vit en équipe, en famille, se retrouve de tournage en tournage, se tient chaud quand dehors il fait froid. Et bientôt Lino Ventura, Yves Montand et Simone Signoret deviennent des proches. Elle lui appendra à boire de la bière lors d’une réalisation en Belgique. Elle avait et allait bien travailler le sujet.

Et puis, Clara et les Chics Types, Tir Groupé, Une Étrange affaire, Garçon !, Femmes de personne, L’Homme aux yeux d’argent, Un Mauvais fils, Elles n’oublient jamais, L’Amour braque, Joyeuses Pâques et même La Dernière bourrée à Paris, entre autres plein d’autres.

Et pendant ce temps, mais aussi avant dans le futur et après dans le passé, voilà que Dominique André est de nouveau seul dans le petit appartement qui lui sert aussi de studio d’enregistrement (à moins que ce ne soit l’inverse), et qu’il prépare avec son bric, avec son broc, et sa belle naïveté, un nouveau voyage immobile, un nouveau paysage musical. Seul pour se retrouver après de longs mois de travail en équipe ; seul car c’est ainsi que l’on se glisse plus aisément d’un monde à l’autre ; seul pour défricher les exotismes intérieurs ; seul pour être sûr que la musique sera unique, reproductible seulement sur supports physiques et jamais en concert ; seul pour improviser, dériver, couche après couche sur des supports encore magnétiques, déjà numériques alors que le voilà maintenant à la retraite dans sa maison de la campagne des Yvelines, au milieu des champs, de ses chiens, moignon de cigare en bouche, portant beau le cheveux gris à mi-longueur, ne contemplant pas les cinq-cents heures de musique enregistrée, mais lorgnant vers celles à venir ; seul car c’est ainsi que se dévoile le mieux la liberté de l’instinct amateur.

Malgré une commande de France Musique, la création d’une bande originale de film et l’édition d’un unique disque vinyle (ici réédité) passé inaperçu car sorti sous l’étiquette library music, l’engouement quotidien de Dominique André restera de l’ordre du confidentiel, du personnel, de l’intime même, par modestie, mais surtout par gourmandise, comme, seul caché au fond du placard, on trempe les doigts dans le pot de confiture et que l’on sait que le partage est ailleurs.

De chaque côté de la courbe de rotation du potentiomètre du Revox, la bande ne sachant plus à quel temps se vouer, sa famille l’écoute, admirative et dubitative devant tant d’aventures autodidactes, de fulgurances amateures. Et son autre grand-mère, pianiste virtuose qui accompagne les premiers orchestres noirs de jazz en France, et son fils, premier violon dans l’orchestre de Paris, ensemble s’émerveillent sans comprendre et par là même donne une définition possible de la vraie beauté expérimentale, un peu incomprise, intemporelle.

Enfin, une dernière porte s’entrebâille, et dans la pièce adjacente, depuis longtemps, les expériences continuent, toujours amateures, toujours éclairées. Et les formes, les couleurs, développées en parallèle dans la peinture par Dominique André ne peuvent être décrites dans la narration que nous faisons ici qui doit être brève, car c’est ainsi seulement qu’elle aura une forme pertinente.

Arnaud Maguet (octobre 2020)

///////// ENGLISH//////////////////
A whole world of escape

The Amateur (someone who engages in painting, music, sport, science, without the spirit of mastery or competition), the Amateur renews his pleasure (amator: one who loves and loves again); he is anything but a hero (of creation, or performance); he establishes himself graciously (for nothing) in the signifier: in the immediately definitive substance of music, of painting, he is – he will be perhaps – the counter-bourgeois artist.

In Roland Barthes by Roland Barthes (1975)

And this is what sometimes went on in the mid-seventies of the last century. Dominique André is in his studio-apartment, a converted maid’s room on Avenue Junot in Paris. In front of his Revox tape recorder, which can record two tracks separately, is a motley collection of instruments: a children’s organ, a cooking pot, a guitar, a frying pan and various other everyday objects to be rubbed, banged together and gently beaten. On either side of the recorder, an upright piano, a stack of film sound effects records and a vinyl turntable sit waiting. Dominique André turns one of the potentiometers of his Revox machine to the left, and the tape slows down, the continuum loses its flow, and we go back in time.

He is now with his grandmother Elvira. She’s hurrying along the pavements of the Montparnasse district because she’s late. An Italian artist friend of hers, Amedeo, is waiting for her to pose. We can’t know whether Modigliani was one of those artists who got offended and impatient, or whether, as a traveller of his time and space, he was familiar with the turpitudes of modern life and understood them. What we do know is that the piece would be created, just as Auguste Rodin’s pieces would be created with the same model. Around the same time, but later in the day, it’s time to meet Kiki again in the great hall of La Coupole and to order a Suze with two ice cubes and a sweet lemonade. Pablo might drop by out of the blue, as ever, to tell us about the fever of his new conquests, some of which will undoubtedly be pictorial. The excitement! The artistic ferment! But amid all this bohemia, it’s hard to tell whether little Dominique has anything much to shout about at the time. He looks up at the ceiling, painted by his grandfather Pierre, and finds a muse, a nymph, the image of his grandmother, and of his mother. It’s not easy to escape.

The worn rubber pinch rollers of the tape recorder sometimes cause the tape to slip and get stuck, mixing the timelines, the memories aggregating into possibilities that never really existed. But the legend, even chewed up and spat out, is often worth more, in print, than the reality. This much we do know.

Still running, the machine reads the past, again, and so here we have Dominique, now a student at the School of Decorative Arts in Paris. His father teaches there as a painter-tapestry cartoon maker, an artistic profession in which he is very well known. The son gets bored and leaves. And this could perhaps be the turning point in young André’s life, when he decides to set off for six months in the Camargue to work as a mounted herdsman; when after the day’s work, he joins his gypsy friends met in some shady tavern; when on the beach, around a fire which doesn’t quite make up for the heat lost in the setting sun, Ricardo Baliardo teaches him the rudiments of guitar playing. Ricardo would later be called Little Silver Hands, and develop a career and a reputation in flamenco, but we can’t say whether the Revox knows this because it doesn’t say so.

Or should we consider the turning point in Dominique André’s life to be when he took his first steps in producing film sets. He was a trainee at the time, on the set of the film The Million Dollar Tattoo, by Denys de la Patellière. There he met Louis de Funès, but above all Jean Gabin, then at the height of his glory. The scenario, quite a balancing act as it was written day by day, involves a former legionnaire (Gabin) having his portrait done in the studio of a lesser-known painter. The aspiring production designer is tasked with painting this parody of a work representing the illustrious actor. He takes the job seriously, portraying old Jean as he sees him every day. But the actor likes to knock back the drinks and has taken a bit of a knocking himself. His famous blue eyes now have red rings under them, to match the sclera. Dominique is anxious and perplexed. Portraiture is a tricky business. It’s the kind of dilemma you don’t learn to solve at art school. On the advice of a more experienced colleague, he opts for the fresh blue of youth. Gabin, an austere pasha surrounded by his court, is delighted; he personally congratulates the artist on the likeness of the portrait, thus bestowing favour on his future career. The fact that the plot of the film is about a coveting a tattoo by Modigliani that Gabin wears on his back is a trick of fate rather than another slip of the tape. At least, we hope so.

Then, in a glorious career as a production designer, came collaborations, sometimes friendships, with Claude Sautet, Pierre Granier-Deferre, Samuel Fuller, Georges Lautner, Andrzej Zulawski, Gérard Oury, Philippe de Brocca or Francis Veber. Dominique is the one who finds solutions, the one who makes everything look easy, the one who adapts to the craziest requests, the most demanding constraints. Sometimes, the production relationships are reversed and when faced with the ingenuity of the set, it is the director who adapts and improvises with new staging. The man is even said to have worked for the master Sergio Leone on Once Upon a Time in America on perspectives that were inexistent. This small world of people lived as a team, as a family, meeting from shoot to shoot, keeping warm when it was cold outside. And soon Lino Ventura, Yves Montand and Simone Signoret became close friends. She taught him how to drink beer on location in Belgium. She knew her subject well and worked hard on it.

And then came Clara et les Chics Types, Tir Groupé, Strange Affair, Waiter!, Femmes de personne, L’Homme aux yeux d’argent, A Bad Son, Love in the Strangest Way, Mad Love, Happy Easter and even La Dernière bourrée à Paris, amongst many others.

At this time, as well as later in the future and back in the past, Dominique André once more finds himself alone in the small flat which also serves as his recording studio (unless it’s the other way around), where, with his odds and ends and his wonderful naivety, he prepares a new motionless journey, a new musical landscape. Alone, to find himself again after long months of working as a team; alone because that’s how you can glide more easily from one world to another; alone to thin out the inner exoticism; alone to be sure that the music will be unique, reproducible only on physical media and never in concert; alone to improvise, to drift, layer by layer on media that is still magnetic, already digital, when we find him in retirement, living in his house in the countryside of the Yvelines, surrounded by fields, with his dogs, a cigar stub in his mouth, still handsome, with mid-length grey hair, not thinking back to the five hundred hours of recorded music, but looking forward to those to come; alone, because that is how the freedom of amateur instinct is best revealed.

Dominique André received a commission from France Musique, created a film soundtrack and published a single vinyl record (reissued here) that went unnoticed having been released as “library music”. Despite all this, his daily passion remains confidential, personal, even intimate, out of modesty, but above all out of indulgence, like when, hiding by yourself at the back of the cupboard, you stick your finger into the jar of jam and know that sharing goes on elsewhere.

On either side of the Revox potentiometer rotation curve, the tape no longer knowing which timeline to turn to, his family listens, admiring and incredulous at so many self-taught adventures, such amateur brilliance. And his other grandmother, a virtuoso pianist who accompanied the first black jazz orchestras in France, as well as his son, first violin in the Paris Orchestra, both marvel, uncomprehending. In doing so, they offer a possible definition of true experimental beauty, which is somewhat misunderstood, and timeless.

Finally, a last door opens, and in the next room, for a long time now, the experiments continue, always amateur, always enlightened. And the forms, the colours, developed in parallel in Dominique André’s painting, cannot be described in the present narrative, which has to be brief, because only then will its form be relevant.

Arnaud Maguet (October 2020)