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VERS LE NORD – À L’AISE
Balaise. À la base, c’est comme ça que devait s’appeler le premier album de Vers le Nord. Et le mot revient partout dans le disque, comme une injonction d’ado tagguée sur les murs d’un abribus à trois grammes. Balaise les robots. Balaises les fantômes qui rôdent. Balaise le pilier de bar qui se rêve en justicier de rue. Quelque part, tout le nouveau projet solo de Matthieu Pellerin tient là-dedans : une musique gigantesque bricolée par un type seul contre tous, un monument monté à mains nues sur des couches de synthés qui sonnent comme des orgues en béton armé.
Du temps, il en aura fallu pour accoucher d’un monstre pareil. Cinq ans, pour être précis — une éternité à l’échelle des logiques de carrière et des stratégies de contenu. Mais si Matthieu Pellerin avait le moindre intérêt pour les plans de carrière ou la facilité, ça se saurait depuis longtemps. Il aurait déjà déterré le cadavre encore tiède des Oi Boys, l’un de ses groupes à l’existence brève et le succès fulgurants, capable en son temps de mettre d’accord les skins maussades, les loubards gothiques et les punks à l’ancienne. Ou alors il aurait joué à fond la carte messine, maintenant que la Grande Triple Alliance Internationale de L’Est (Noir Boy George, The Dreams, The Feeling Of Love…) et des projets solos émergents comme Tune Zitoune, Josy Bazar, Fantôme Josepha ou encore Tony Gerrano ont transformé cette immense rablatière en improbable capitale du cool. Mais Vers le Nord, ce n’est pas vers l’Est et c’est décidemment en solitaire que se révèle l’amplitude d’écriture de Matthieu Pellerin.
Avec Le Seul Élément, son premier projet solo, le lorrain laissait déjà entrevoir un talent rare pour dresser des mondes. Des masses sonores vastes comme des zones industrielles, un brouillard bruitiste transpercé de néons blafards et des décors tenant autant du rade de la dernière chance que du bunker de fin du monde. Dans la lenteur écrasante comme dans les ambiances éclatées et noirâtres, on sentait d’ailleurs les traces laissées par ses années de service au sein de Loth et Bishop, qui lorgnent du côté du black metal.

Chez Vers le Nord, ces paysages ne sont plus seulement esquissés, ils deviennent habités. Peuplés d’une galerie de figures bancales, « à moitié paumées, pas vraiment marginales » mais forcément magnifiques. Aux confessions nues et frontales qu’il déverse dans les textes de Nuits Blanches (son nouveau supergroupe avec des membres de Rixe, Lion’s Law, Headbussa et La Femme), Matthieu Pellerin préfère ici les récits d’apocalypse robotique, de vagabonds, de school-shooters en manque d’attention, à grands coup de rimes williamshelleriennes et d’images impossibles à secouer. Mais même dans la fiction, Matthieu Pellerin parvient à produire quelque chose de profondément intime et définissant, comme ça l’air de rien. À l’aise. Des morceaux qui résonnent violemment chez l’auditeur, peut-être à cause de cette manière étrange de toujours s’adresser à quelqu’un sans jamais vraiment le nommer, ce « tu » flottant, obsessionnel, par lequel on finit fatalement par se sentir appelé.
Et peu importe la noirceur, la musique de Vers le Nord demeure profondément sentimentale. Il y a évidemment quelque chose de Type O Negative ou de Anna Von Hausswolf dans ce mélange permanent du dérisoire et du gothique monumental, ce romantisme lugubre qui ne bascule jamais dans le sordide. Si le chant demeure garant d’une tradition keupon à la française – comprendre No Class, La Souris Déglinguée et les inévitables Béruriers Noirs – le cœur du réacteur bat cependant ailleurs. C’est plutôt du côté d’Oneohtrix Point Never que Vers le Nord semble trouver sa véritable filiation : une musique ultra-émotionnelle faite de synthés froids et d’hymnes désincarnées, digérant puis recrachant en dix titres quarante ans de new wave glaciale et contemplative. On ne sera d’ailleurs pas surpris de retrouver Lila Ehjä et Aimable, deux figures montantes dans l’art de faire chuter les normales saisonnières, sur le très à-propos « Enterrez-moi bordel », un final grandiose, spectral et plein de morgue. Et au bout du compte, Vers le Nord finit exactement là où son vrai titre l’attendait depuis le début : debout au milieu des ruines, immense et tellement À l’aise.
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VERS LE NORD – À L’AISE
Balaise was the original title of Vers le Nord’s debut album. In French slang, balaise means something in between badass and flamboyant. The word keeps popping up throughout the record, like a teenager’s graffiti scrawled on a bus shelter after a few drinks. Balaise robots. Balaise ghosts lurking in the shadows. Balaise is the barfly who fantasies about becoming a street vigilante. In many ways, Matthieu Pellerin’s new solo project is entirely contained within that word: a gigantic piece one man against the world cobbled together, a monument shaped by hand using layers of synthesizers sounding like cathedral organs cast in concrete.
Stitching this type of freak together took time. Five years, or what sounds like forever in an age obsessed with career trajectories and content strategies. But for Matthieu Pellerin, it was never about career plans or taking the easy road. Or he would have dug up the rotting corpse of Oi Boys, his now-defunct band, whose brief existence and explosive popularity once united sullen skinheads, gothic street punks, and old school punks alike. Or he would have fully embraced the Metz scene, now that the Great International Triple Alliance of the East (Noir Boy George, The Dreams, The Feeling Of Love…) and rising solo acts like Tune Zitoune, Josy Bazar, Fantôme Josepha, and Tony Gerrano have somehow transformed this sprawling open-air heroin camp into an unlikely capital of cool. But Vers le Nord doesn’t point East, and it is as a lone rider that Matthieu Pellerin can fully reveal his songwriting scope.
With Le Seul Élément, his first solo project, the Lorraine native had already shown a rare gift for crafting worlds. Picture vast sonic masses stretching like industrial zones, noise-filled fog pierced by pale neon lights and landscapes caught somewhere between the gnarliest dive bar and a doomsday bunker. And slipping through the soul-crushing slowness and fractured blackened atmospheres, one could perceive a throwback to his years plotting in black metal-tinged Loth and Bishop.
Vers le Nord populates those landscapes that once were rough sketches. Damaged characters reign supreme, with a plethora of exquisite mutts brought to life, rather than outcasts committed to the cause. Where Nuits Blanches —his new supergroup featuring members of Rixe, Lion’s Law, Headbussa and La Femme— pulls no punches with raw confessions, Pellerin switches gear for tales of robot apocalypses, vagrants and fam-seeking school shooters, delivered with William Sheller-esque rhymes and striking images. Yet even within fiction, he manages to create something deeply intimate, almost defining, showing very little effort: he is a natural. All in all, à l’aise (at ease). Songs resonate deeply with the listener, perhaps because of Pellerin’s odd way or always addressing someone without ever really naming them, a floating, obsessive and inescapable “you” calling us out.
Despite all of the darkness, Vers le Nord stirs deep emotions. There is something of Type O Negative or Anna von Hausswolff in its constant collision of the ludicrous and the epic gothic, its bleak romanticism that never tells a sordid tale. While the vocals remain rooted in a distinctly French punk lineage—think No Class, La Souris Déglinguée and OG Bérurier Noir—the reactor core is hidden somewhere else. Oneohtrix Point Never feels like a closer relative with his ultra-emotional music made of cold synths and disembodied anthems, swallowing and regurgitating forty years of icy, contemplative new wave across ten songs. It comes as no surprise that Lila Ehjä and Aimable, two rising specialists in lowering the temperature below seasonal norms, appear on “Enterrez-moi bordel” (“Bury Me, for fuck’s sake”), a grandiose, spectral and magnificently arrogant finale. And in the end, Vers le Nord starts where the original idea was hiding all along: somewhere amid the ruins, definitely balaise and yet somehow, completely à l’aise.
